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Thelma & Louise

Projet de DNSEP ebabx 2026

CARNET DE BORD

Ce carnet a pour vocation de rendre visible la chaîne de création à travers une documentation photographique et vidéo des différentes étapes du projet. Il témoigne d’un rapport direct à la matière, d’un savoir faire manuel et d’une approche durable de la fabrication, mettant en valeur la laine comme ressource locale et le geste comme mode de production.

Tous ces matériaux ont en commun leur rareté et leur coût écologique, ils sont issus de processus géologiques lents souvent sur des millions d’années. Le paradoxe est là, une matière précieuse et  quasi-intemporelle est extraite, transformée, parfois oubliée dans un tiroir ou offerte comme ornement. De nombreuses pierres ou métaux voyagent à travers le monde, multipliant les circuits de transformation, de taille, d’assemblage, et générant une empreinte carbone disproportionnée.

POURQUOI FAIRE CE PROJET

Ce projet est né d’un moment de prise de conscience. Je me suis rendu compte que j’utilisais des matières sans vraiment savoir d’où elles venaient ni comment elles étaient transformées. La laine, que je considérais comme un matériau simple et familier, était en réalité déjà passée par de nombreuses étapes invisibles. Je manipulais un produit fini, sans avoir rencontré la matière à son origine.

En rencontrant Thelma et Louise, quelque chose a changé. J’ai pris conscience de la distance entre l’animal, la toison brute, et le fil régulier que l’on trouve en pelote. Cette distance m’a interrogée. Pourquoi ne connaissons-nous plus les étapes intermédiaires ? Pourquoi la transformation est-elle devenue un processus opaque, presque abstrait ?

Je me suis aussi rendu compte que beaucoup de ressources locales existent autour de moi, mais qu’elles sont peu exploitées ou peu valorisées. La laine, notamment, peut parfois être jetée ou sous-estimée. Ce constat m’a poussée à réfléchir à ma propre manière de produire : est-il possible de travailler à partir de ce qui est déjà là, sans acheter, sans importer, sans dépendre d’un système industriel ?

Suite à la réalisation de mon mémoire _Créer l’utopie_, qui aborde le mouvement du solarpunk, je me suis particulièrement intéressée aux modes de fonctionnement et aux manières de faire que ce courant défend : autonomie, résilience locale, réappropriation des savoir-faire, attention portée aux ressources disponibles. Ce projet autour de la laine s’inscrit dans la continuité directe de cette réflexion théorique, en cherchant à la mettre en pratique à mon échelle.

Il me permet de reprendre contact avec la matière, de comprendre les gestes nécessaires à sa transformation et de redonner du sens au temps de fabrication. En apprenant à filer, à préparer la laine, à fabriquer mes propres outils, je me réapproprie un processus que j’avais jusque-là laissé à d’autres.

Aujourd’hui, travailler la laine de cette manière est pour moi une façon de ralentir, de rendre visibles les étapes invisibles et de questionner ma place dans les modes de production contemporains. Ce n’est pas seulement un projet autour d’une matière ; c’est une tentative de renouer avec un processus complet, du vivant à l’objet.

THELMA et LOUISE

10 novembre 2025

Ma sœur Lise a récemment acheté une maison à la campagne et décidé d'y accueillir des animaux : moutons, poules, chevaux... Ce changement de mode de vie représente pour elle une véritable découverte. Elle qui n'avait jamais vécu au contact de ces bêtes se trouve maintenant à apprendre leur quotidien, leurs besoins, leurs rythmes.

C'est dans ce contexte que j'ai fait la rencontre de Thelma & Louise, ses deux moutons. Cette rencontre marque le point de départ du projet. Elle se situe avant toute transformation, au moment où la matière existe encore dans son état le brut, portée par l'animal. La laine n'est pas encore un matériau à travailler, mais une présence vivante, dense, inscrite dans un contexte précis : UN LIEU, UN CORPS.

La laine est dense, parfois emmêlée, chargée de fragments du paysage qui l’entoure. Elle garde les traces du lieu, du temps et du corps de l’animal. Cette première expérience est avant tout sensorielle. Elle me permet de prendre conscience de la distance qui existe entre cette matière brute et les objets en laine que je connais déjà.

À ce moment-là, mon intérêt se déplace progressivement vers la matière elle-même. Je commence à me demander ce que cette laine peut devenir, quelles transformations sont nécessaires pour la rendre utilisable. Cette curiosité m’amène à m’intéresser aux gestes du filage et aux techniques qui permettent de passer de la toison au fil.

Ce premier chapitre marque le début d’un apprentissage. Il pose les bases d’un travail lent, fait d’observation et d’expérimentation, où chaque étape de transformation prend appui sur cette rencontre initiale avec Thelma et Louise et avec la laine comme matière première.

 

COMMENT FILER LA LAINE

19 novembre 2025

J’ai donc commencé à m’interroger sur ce que cette matière peut devenir, sur son potentiel et sur les différentes manières de la transformer. Cette phase de recherche m’a naturellement conduite à m’intéresser à la fabrication du fil de laine

Fileuse de laine

 

étape essentielle dans le passage de la matière brute à l’objet transformé.


J’ai donc commencé à m’interroger sur ce que cette matière peut devenir, sur son potentiel et sur les différentes manières de la transformer. Cette phase de recherche m’a naturellement conduite à m’intéresser à la fabrication du fil de laine, étape essentielle dans le passage de la matière brute à l’objet transformé.

Au fil de mes recherches, j’ai découvert l’histoire de la laine, du fil et des procédés de fabrication qui leur sont associés, ainsi que les outils et les métiers liés à sa transformation. J’ai rapidement constaté que le filage  

Tonte du mouton

est un domaine historiquement marqué par une forte présence féminine. Longtemps inscrit dans la sphère domestique, ce savoir-faire se transmettait principalement de mère en fille et jouait un rôle essentiel dans l’économie et l’autonomie des foyers.

Bien que souvent invisibilisé, le travail du filage occupait une place fondamentale : sans le fil, aucune étoffe ne pouvait exister. Les gestes répétitifs, lents et précis, ainsi que les outils traditionnels, ont fait du filage un espace de transmission, de mémoire et de continuité. Aujourd’hui encore, cette association entre la femme et le fil perdure, tant dans les pratiques artisanales que dans l’imaginaire collectif, où le fil devient symbole de lien, de temps et de récit.

 

OUTIL: LE FUSEAU

21 novembre 2025

Au fil de mes recherches, je découvre que les outils utilisés pour le filage de la laine sont nombreux et variés. Parmi eux, le rouet occupe une place importante. C’est un outil imposant, fondé sur un système de rotation, qui permet de transformer la fibre en fil de manière continue. Son fonctionnement repose sur un rythme précis, presque mécanique, où le mouvement du pied, de la main et de la matière doivent s’accorder. Le rouet demande un apprentissage, une coordination, et inscrit le corps dans un geste ample et répétitif.

À côté de cet outil plus complexe, je découvre le fuseau, un objet beaucoup plus modeste par sa taille et sa simplicité. C’est précisément cette simplicité qui m’interpelle. Le fuseau ne nécessite que peu de mécanismes : il suffit d’y attacher une petite masse de laine, puis de le faire tourner sur lui-même. La gravité et la rotation accomplissent alors l’essentiel du travail, étirant la fibre et la transformant progressivement en fil.

Je me reconnais dans cet outil minimal, presque intuitif, qui demande davantage d’attention que de force. Je m’y intéresse donc de plus près et commence à en apprendre le fonctionnement. En observant et en répétant le geste, je découvre un rapport direct à la matière, où chaque mouvement compte. Le fuseau devient pour moi un outil d’expérimentation, mais aussi un moyen de comprendre le filage par le corps et par l’expérience.

Croquis d'assemblage fuseau

Croquis et schéma des fuseaux

26 novembre 2025

Pour la réalisation de mon fuseau en bois, j’ai réfléchi à différents types d’assemblages. Ceux-ci ne seront pas fonctionnels à 100 %, mais ils me permettent d’avancer dans ma réflexion et de trouver des solutions pour la fabrication de mes outils.

 

J’ai décidé d’utiliser du bois que j’ai trouvé en forêt pour la fabrication du fuseau, afin d’éviter de travailler avec du bois traité et de ne pas acheter de matériaux. Cette démarche s’inscrit dans une volonté d’expérimentation et de valorisation des ressources naturelles disponibles. 

Assemblage conique

Percer un trou au même diamètre que celui du centre de la tige. Frapper la tige doucement a l’aide d’un maillet pour qu’elle rentre en force.

**Principe** :

La tige passe dans le socle troué au centre. La tige prend la forme d’un cône et rentre en force dans le trou du socle. La forme conique permet de retenir la base.

**Avantages** :

- Principe simple et réalisable.

- Montage simple et rapide.

- Se démonte difficilement (Bonne tenue).

- Aucun outil avancée

**Inconvénients** :

- Ne tien pas dans le temps.

Assemblage goupille

Percer un trou du diamètre de la tige dans le socle (ou de diamètre légèrement plus petit). Faire un trou dans la tige inférieur pour y faire passer la goupille. Insérer de force la tige dans le socle et y mettre la goupille pour solidifier l’assemblage.

**Principe** :

La tige passe dans le socle troué au centre. Une goupille vient traverser la tige du bas pour que le socle vienne reposer dessus.

**Avantages** :

- Principe simple et réalisable.

- Montage simple.

**Inconvénients** :

- Déséquilibre du poids et du centre de rotation.

- Possible jeu et écart ce qui peut faire bouger la structure de l’outil.


Assemblage soutien

Percer un trou au même diamètre que celui de la tige. Insérer la tige et venir fixer 2 renforts sur le bas de celle ci.

**Principe** :

La tige passe dans le socle troué au centre. La tige est soutenu par deux éléments qui relie le bas de la tige au socle et viens maintenir le tout .

**Avantages** :

- Structure stable.

- Se démonte difficilement (Bonne tenue).

- Aucun outil avancée

**Inconvénients** :

- Complexifie la forme.

- Augmente le poid.

- Peu déstabilisé la structure.

Assemblage creuser

**Principe** :

La tige passe dans le socle troué au centre. La tige est creuser en carrée pour venir s’insérer dans le socle. Un morceau de bois est ajouté pour venir solidifier et maintenir le tout.

**Avantages** :

- Structure stable.

- Aucun outil avancée.

**Inconvénients** :

- Complexifie la forme.

- Augmente le poid.

- Peu déstabilisé la structure.

Outil : Brosse à carder

4 janvier 2026

Avant de pouvoir filer ma laine au fuseau, je dois d'abord la préparer. Après l'avoir lavée, vient l'étape du cardage.

Cardeur de laine

 Carder la laine, c'est démêler, nettoyer et aligner les fibres entre elles pour obtenir une masse homogène et légère, prête à être filée. Sans cette étape, impossible d'obtenir un fil régulier.

Pour carder, il me faudra des brosses à carder. Il en existe plusieurs types :

- **Les rouleaux à carder** : adaptés pour traiter de grandes quantités de fibres à la fois.

- **Les cardes à main** : deux planchettes rectangulaires hérissées de petits crochets métalliques, parfaites pour un travail artisanal comme le mien.

- **Les brosses simples** : utiles pour de petites quantités ou un cardage plus léger.

Après réflexion, j'ai décidé de travailler avec des cardes à main et de les fabriquer moi-même, dans l'esprit du projet : travailler uniquement avec des matériaux trouvés, principalement du bois ramassé en forêt.

Je me penche donc sur leur conception. Une carde à main se compose de deux éléments principaux :

La planchette,une pièce de bois rigide munie d'un manche. Pour cela, je vais devoir trouver en forêt un bois suffisamment dense et droit, comme du chêne, du hêtre ou du charme, qui offrent la solidité nécessaire pour supporter la tension de la garniture tout en restant maniables.

 

Croquis cardes à mains

 Les questions que je dois encore résoudre :

La planchette en bois trouvé me semble tout à fait réalisable, il me faudra sélectionner, sécher et façonner le bois manuellement. En revanche, la garniture à crochets représente un vrai défi : comment la reproduire ou la trouver sans acheter de matériau neuf ? Vieille brosse métallique récupérée, peigne usagé, ou autre matière trouvée... des pistes à explorer.

Ce sera l'une des premières étapes concrètes du projet.

 

Réalisation des fuseau

28 février 2026

Fuseau assemblage goupille

 J’ai réalisé dans un premier temps 2 fuseaux en bois. Un utilisant les techniques d’assemblage goupille et conique.

Le fuseau réalisé avec l’assemblage conique fonctionne très bien tandis que le fuseau "goupille" est beaucoup plus fragile et bouge beaucoup lors du filage.  

Camille BRABANT & Naomi ROSSIGNOL, Filer les fibres naturelles, 2023
Tools Magazine n°5 To spin, 2025

En parallèle de mes recherches, je tombe sur deux ouvrages qui tombent à point nommé : Filer les fibres naturelles de Camille Brabant et Tools Magazine n°5, tous deux abordant le sujet du filage de la laine. De bonnes sources d'inspiration et de références techniques pour la suite du projet.

Dans le livre de Camille Brabant, je découvre notamment une méthode alternative pour fabriquer soi-même un fuseau : l'argile. Une approche que je n'avais pas envisagée et que je décide d'essayer.

Ces deux références m'apportent beaucoup sur les techniques et méthodes employées pour filer la laine. Je réalise également qu'il est possible de mélanger la laine avec d'autres fibres, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités pour faire varier la texture et la composition des fils. Une piste intéressante à explorer pour la suite.

 

Fuseau réalisé en argile et branche de noisetier

Test et réalisations de fils

13 Mars 2026

Mes outils sont enfin là, dans mes mains. Certains fonctionnent, d'autres sont encore bancals, hésitants. Mais je décide de me lancer quand même. Attendre la perfection n'aurait pas de sens, c'est en faisant qu'on apprend.

Filage de laine lavée

 Je commence donc le filage, sans pression, en m'autorisant à rater. Je teste, j'observe, je recommence. Un fil simple d'abord, avec de la laine lavée et cardée, puis retordu pour voir ce que ça donne. Ensuite de la laine non lavée, pour sentir la différence dans les mains, comprendre ce que le lavage change vraiment.

Puis je mélange. Du crin de cheval, récupéré chez ma sœur, là où vivent les moutons, là où je vais chercher toute ma matière. Comme la laine, le crin vient d'elle, de cet endroit. Je file ce mélange, simple puis retordu, curieuse de ce que ces deux matières ensemble peuvent donner.  

Mélange de laine lavée et de mes cheveux

 Et puis il y a l'expérimentation la plus intime : mêler mes propres cheveux à la laine. Un geste un peu étrange peut-être, mais qui me semblait juste. Quelque chose de personnel dans la matière.

Tous ces essais ne sont pas des réussites. Des fils trop fins qui cassent, des torsions inégales, des mélanges qui refusent de tenir. Je les garde quand même, je les montre. Les ratés racontent autant que le reste, peut-être même davantage.  

Tests de fils simples et de fils retordu ainsi que les différents types de laines utilisées

Tension et fil

9 Avril 2026

Une fois le geste compris, le filage est devenu presque instinctif. Les mains trouvent leur rythme, la matière répond, les fils s'accumulent.

Et puis une question s'est imposée, celle que je n'avais pas pensé à me poser au début : qu'est-ce que je vais faire de tout ce fil ?

La réponse évidente aurait été de nouer, de tisser, de tricoter. Mais je ne voulais pas aller vers là. Je voulais utiliser le fil autrement, non pas comme un matériau textile, mais comme une matière structurelle, constructive, presque architecturale.

C'est là qu'est entrée la tenségrité.

La tenségrité est un principe structural où la stabilité d'une forme repose sur un équilibre entre des éléments en compression et des éléments en tension. Des barres rigides qui ne se touchent pas, maintenues en suspension par des fils tendus. La structure tient non pas parce qu'elle s'appuie, mais parce qu'elle est en équilibre de forces. Ce principe a déjà été exploré par des sculpteurs et des architectes, mais il reste rare dès lors qu'on le pratique avec des matériaux entièrement récoltés et transformés à la main, de la tonte jusqu'au fil.

Je commence alors à construire. Des premières structures en noisetier et fil de laine prennent forme entre mes mains, en même temps que naissent des dessins, des recherches de formes sur le papier. Les deux avancent ensemble, se nourrissent l'un l'autre. Ce que je construis m'amène à dessiner, ce que je dessine m'amène à construire autrement.

Certains de ces dessins commencent à dépasser la simple recherche formelle. Je leur donne des contextes, des usages, des échelles. Certaines formes deviennent des architectures utopiques, des abris imaginaires, des structures qui pourraient tenir debout dans un paysage.  

Dessin de structure en tenségrité

Ce qui est singulier dans cette démarche, c'est que je ne commande pas de matériaux, je ne dépends d'aucune industrie. La laine vient des moutons de ma sœur, le noisetier de la forêt, l'argile du sol. Tout est trouvé, transformé, fabriqué. Il y a quelque chose de profondément solitaire dans ce travail, une envie de construire avec le moins possible, en partant de presque rien.

L'idée d'un toit fait de ce fil, d'une structure en tenségrité qui pourrait abriter, continue de prendre forme. Une architecture légère, tendue, née de matières récoltées à la main. Vers une forme d'autarcie, peut-être. Je cherche encore où ce projet me mène, mais je sens que la direction est là.

Dessin de structure en tenségrité
Vidéo de Thelma & Louise
Tonte de Thelma & Louise
Cardage et filage de la laine obtenu

03 juin 2026

Je suis retournée là où tout a commencé : chez ma sœur, dans le pré où vivent Thelma et Louise. Mais cette fois, je ne suis pas venue observer, je suis venue construire. Pas des maquettes : des structures à taille réelle, dehors, dans l'espace, avec le bois trouvé sur place. Des branches ramassées aux alentours, assemblées selon le principe de tenségrité, tendues avec les fils de laine que j'avais filés moi-même.

Ce retour n'est pas anodin. C'est un bouclage : la laine est née ici, les fuseaux ont été taillés dans du bois trouvé en forêt, et voilà que les structures s'élèvent dans ce même paysage. Tout vient du même endroit. Tout y revient. C'est exactement la logique du système que je cherchais à construire.

Ces structures grandeur nature m'ont appris ce que les maquettes ne pouvaient pas m'apprendre : l'échelle change tout. Ce qui tenait en miniature demande, en grand, une compréhension bien plus fine des forces en jeu, du poids et de la tension. Chaque structure a exigé du temps, des ajustements, des erreurs. Certaines ont tenu du premier coup. D'autres se sont effondrées avant de trouver leur équilibre.

Une fois debout, j'ai commencé à explorer ce qu'elles pouvaient faire concrètement. J'ai tendu un drap sur l'une d'elles, contre le hangar. Un geste aussi simple que tisser un tissu entre des branches sous tension suffit à créer un mur, à obstruer une vue, à délimiter un espace privé dans un espace ouvert. Ce n'est pas une architecture définitive. C'est une architecture d'usage : légère, immédiate, réversible.

Et puis il s'est passé quelque chose que je n'avais pas prévu. Les animaux sont venus. Les chèvres ont tourné autour des structures, les ont reniflées, s'y sont frottées, ont tenté d'y grimper. Il y avait dans cette curiosité quelque chose de juste : ces structures sont nées de la même logique que le reste du pré, le même bois, le même fil, le même lieu. Les animaux le sentent, à leur manière. J'ai filmé ce moment. C'est sans doute l'image la plus honnête du projet.

Je voulais aussi montrer, dans la vidéo, l'essentiel : ces structures bougent. On me voit en déplacer une à la main, changer son orientation, tantôt allongée au sol, tantôt dressée sur le côté, tantôt inclinée. Selon la façon dont on la pose, elle n'occupe plus l'espace de la même manière. C'est ça, le nomadisme que je cherche : non pas une structure fixée une fois pour toutes, mais un outil qu'on adapte, qu'on réoriente, qu'on réinvente selon le besoin du moment. Une architecture de la disponibilité.

Ce que je retiens de cette étape, c'est que ces structures ne cherchent pas à impressionner. Elles cherchent simplement à exister dans un espace. À délimiter un coin d'herbe. À s'élever entre deux arbres. À signaler quelque chose dans le paysage. À abriter, peut-être, une présence. Fragiles et stables à la fois, légères à porter, légères à poser, légères à déplacer. Comme l'équilibre que l'on cherche dans une vie plus autonome.

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